La vie comme elle va! Exposition Michel Iturria

Ancien talonneur de rugby, adepte sans doute par nostalgie de la savate, et de la pelote basque par atavisme, Ituria donne au premier abord une impression de force. On ne compte plus les crayons qu’il a cassés, ni les plumes qu’il a tordues. Pourtant c’est un tendre. Un air de cornemuse suffit à lui tirer des larmes, qui inondent aussitôt ses provisions de chocolat et sa planche à dessin.
Capture d’écran 2015-04-11 à 16.43.09Car l’homme est dessinateur de son métier. Signalement au reste incomplet : en fait Iturria est un journaliste qui dessine. Disons pour nous exprimer avec plus de chic et de précision qu’il s’agit d’un auteur d’éditoriaux graphiques. Le recueil de ses dessins montre que le genre résiste à l’usage. Des multitudes d’articles qualifiés de « pénétrants » sont oubliés quand un seul dessin baptisé avec condescendance « amusant » impressionne à jamais la mémoire. C’est lorsqu’il est manié avec talent, comme c’est le cas chez Iturria, que le dessin politique va d’un trait à l’essentiel. (Extrait de la 4ème de couverture de l’ouvrage « Toi y’en a provincial mon-z-ami ? » Iturria Sud-Ouest : dessins d’actualité)

Quand avez-vous commencé à dessiner ?

J’ai le souvenir que ma mère disait : « Lui, je n’ai pas de difficultés à le garder, il suffit que je lui donne un crayon et un papier ».
Pour moi l’âge roi du dessin c’est la toute petite enfance. J’adore regarder les gamins qui ont entre 4, 5 et 6 ans, ils sont fabuleux. Ils ne dessinent pas pour faire de l’art. Ils dessinent pour se raconter des histoires, et quand ils dessinent ces histoires ils les vivent.
Mon fils Pierre était passionné par Robin des Bois, le vrai Robin des Bois d’Errol Flyn, il avait dû voir la cassette une soixantaine de fois. Quand il le dessinait, il le revivait : il y avait le cliquetis des épées, le bruissement des flèches ; tout ça était extrêmement vivant. Voilà ce qu’est un dessin.
J’ai une théorie : les dessinateurs de presse et de bandes dessinées en sont restés à ce stade…6 ans…
Gavarni -Grand dessinateur du XIXème- disait « La caricature est pour moi le dessin naïf approchant le dessin d’enfant ».

Dans quelles conditions s’est déroulée votre arrivée au journal Sud-Ouest ?

Un des premiers mots d’anglais que j’ai appris c’est « cartoonist ». Notre prof en 6e ou en 5e nous avait demandé ce qu’on voulait faire plus tard, et j’avais répondu que je voulais être dessinateur dans un journal. Il m’avait dit : ça s’appelle un « cartoonist ». Comment devient-on cartoonist ? Je découvrais qu’il n’y avait pas d’école de dessin d’humour et la réponse que j’obtenais était qu’il faut aller apporter ses dessins dans les journaux.
Ma sœur qui avait entendu ça quand je devais avoir 15 ou 16 ans, avait écrit à Sud-Ouest : « j’ai un frère qui veut devenir à tout prix dessinateur, pourriez-vous lui avoir un R.V. ? » Et elle a reçu une réponse.
Cela a été mon premier rendez-vous au journal Sud-Ouest, j’avais 16 ans. L’époque était sans doute douce, parce que le gamin que j’étais, est arrivé avec ses dessins de lycée (j’en ai conservés quelques-uns).
J’ai été reçu par un monsieur qui avait un nom superbe, il s’appelait Jean Noble, et il était à cette époque chargé des dessins à Sud-Ouest. Il a ouvert une armoire, qui pour moi est devenue tout d’un coup l’armoire aux trésors. Il a sorti des dessins de Chaval, des dessins de Sempé, d’un bordelais (je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais qui dessinait très, très bien) qui s’appelait Humarot ; il y avait également des dessins de Bellus et de Uber.
Tout d’un coup je me suis retrouvé avec ces dessins dans les mains et j’ai vu qu’il fallait que je me munisse de bon papier à dessin, de plumes, et d’encre de chine. Je lui ai montré mes dessins, on en a discuté un moment.
Huit jours après nous nous sommes revus. Puis tous les 15 jours je suis allé apporter mes dessins. J’ai dû les fatiguer, ils ont eu un moment de faiblesse parce que le 19 avril 1964, c’est une date qui reste gravée dans ma mémoire, j’allais chercher Sud-Ouest Dimanche le matin pour la famille. J’ouvre la page des dessins et là je ne comprends pas très bien parce qu’il y avait un dessin qu’il me semblait avoir déjà vu, et tout d’un coup j’ai réalisé que c’était l’un des miens. Alors après avoir vidé mes économies, je suis reparti chez le marchand de journaux et j’ai dû acheter une vingtaine de Sud-Ouest dimanche pour aller les distribuer aux copains.
Et là j’ai cru que j’étais devenu dessinateur, ça ne faisait pas un pli, le lycée tout ça c’était fini, j’étais devenu dessinateur de presse. Il a fallu quand même un dizaine d’années d’apprentissage pour arriver à en vivre.

Vous avez publié dans d’autres journaux ?

Oui. A partir du moment où j’ai été publié dans Sud-Ouest je me suis dit que je serai publié partout. J’ai commencé à envoyer des dessins.
Pierre Dac à cette époque continuait l’Os à Möelle et je lui ai fait parvenir des dessins. Ils ont été publiés. Il y avait des journaux dont on savait qu’ils étaient plus accueillants : la presse catholique, La Vie, le Pèlerin, la presse Filippacchi : Salut les copains, Podium et Lui où les dessins étaient super bien payés. A cette époque je dessinais aussi pour Tribune Socialiste journal estudiantin. Il était quand même très difficile d’en vivre.
Il faut que je vous dise qu’en ce qui concerne mes études de dessin, je suis carrément autodidacte. D’ailleurs ça se voit quand on a sous les yeux mes dessins du début.
Au lycée Montaigne, j’ai eu trois profs de dessin et il y en a deux qui vraiment me persécutaient, je ne faisais que du dessin d’humour. Je les comprends, eux voulaient que je fasse du dessin vraiment plus classique et donc on ne s’entendait pas très bien. Mais je m’entendais très bien avec le troisième : il m’appelait « maître ». Quand j’ai passé l’épreuve du dessin du bac je me rappelle qu’il y avait deux options : la poterie classique avec son chiffon et ses plis, et l’autre que j’ai choisi : une couverture de livre sur l’histoire du costume. Et j’ai dessiné Adam à poil. J’ai appris ensuite que les épreuves des garçons étaient corrigées par les professeurs de dessin des lycées de jeunes filles, j’ai dû tomber sur une vieille fille et j’ai eu zéro.
J’ai compris que ça se passerait mal aux Beaux-Arts, donc je me suis inscrit en droit. Parce que ce qui m’intéressait, outre le dessin d’humour, c’était le dessin politique, et donc le droit. D’une part, je savais que je ne serai jamais juriste et qu’au bout du droit qui mène à tout, je serai dessinateur.
J’étais étudiant en droit et boursier et j’arrivais à placer des dessins. De temps en temps il fallait aller à Paris pour en apporter quelques-uns.
Mais l’époque était sans doute plus facile. C’était pour la presse écrite une époque d’embellie.
Pour en revenir à votre question : « avez-vous été publié dans d’autres journaux ? » J’ai très vite travaillé pour une agence qui diffusait mes dessins dans une soixantaine de journaux français et étrangers. Ensuite je me fixais des espèces d’examen c’est ainsi que j’ai été publié par «Le Monde » et « Libération » ces journaux considérés un peu facilement comme référents.
A partir du moment où c’était fait, j’étais satisfait, l’examen réussi je n’essayais même pas de continuer la collaboration. Je revenais vite vers Sud-Ouest ma « querencia » comme aurait dit un torero. Il faut dire que cela s’inscrivait dans le mouvement de l’époque : « vivre et travailler au pays ».

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Traversée des Pyrénées

De façon générale où puisez vous votre inspiration et quel est votre rythme de travail?

Les dessins présentés dans cette exposition ont tous été faits dans la journée, parce que je suis un dessinateur de quotidien. Je sens le temps qui fuit car j’ai une heure de bouclage ; il faut que j’envoie le dessin pour 21h30. C’est un combat contre la montre. C’est pour ça que je trouve certains dessins inaboutis, mal foutus, mais il fallait les donner, c’était l’heure.
Mon rythme de travail est indéfinissable. Il a un peu changé avec le temps depuis que j’ai commencé à faire du dessin politique quotidien en 74.
Le dessinateur généralement est très souvent un porte-parole de réactions collectives, parce qu’il fonctionne comme le citoyen de base. Il travaille chez lui. Ses sources d’information sont les sources d’information du citoyen lambda. A l’époque c’était la presse écrite bien sûr, ça c’est le fond, et puis la radio ; il y avait un journal à 8h, un journal à 13h, un journal à 19h. En 1974 on ne pouvait pas les enregistrer, alors j’étais religieusement à 8h avec un carnet à côté de la radio et je notais le journal. C’était ma matière première pour faire le dessin.
Après ça s’est élargi. A l’époque à Sud-Ouest je ne sais pas combien devaient tomber de dépêches de l’AFP tous les jours, mais aujourd’hui c’est pareil, avec Internet, les radios et les télés d’information continue, l’info se déverse sans cesse.
Parfois c’est drôle, il ne faut pas faire le dessin trop tôt car l’actualité va à une telle vitesse ! J’ai le souvenir du départ de Margaret Thatcher, lors du congrès conservateur qui devait en décider : à 15h, elle avait gagné, elle était là donc je fais un dessin qui raconte son triomphe, et puis à 19h, elle est foutue dehors, donc le dessin je l’ai attrapé, déchiré et j’ai dû en refaire un autre. Cela va très très vite. J’aime beaucoup la manière dont souvent les dessinateurs espagnols que j’admire beaucoup, savent, et avec l’âge je le fais aussi, prendre beaucoup plus de recul avec l’actualité brûlante.
L’humour d’une manière générale c’est une prise de distance. Cette prise de distance confère une grande liberté ; distance d’avec Paris, distance d’avec la rédaction, distance d’avec les politiques… Le dessinateur est un personnage qui commente l’actualité mais n’a pas beaucoup d’influence, soyons lucides.

Votre style a-t-il évolué avec les années ?

Ah oui, mais ça c’est propre à tous les dessinateurs. D’ailleurs pour cette exposition, il a fallu trier des milliers de dessins, j’ai replongé dans mes premiers dessins. Je pense avoir la réaction normale de tout dessinateur, j’ai envie d’en déchirer la moitié. Quand on revoit ses premiers dessins, on s’arrache les cheveux.
Donc oui, bien sûr le style a évolué. Je sens qu’il y a des périodes.
Le trait évolue il suffit de regarder l’exposition pour s’en persuader.

Une dernière question : avez-vous des projets ?

Dessiner! Le dessin est une activité formidable parce que vous continuez à faire des progrès avec le temps. Hokusaï que les japonais appelaient « le fou du dessin » pour qui j’ai une grande admiration (et d’ailleurs je me suis débrouillé pour le représenter dans cette exposition) a dit, alors qu’il avait passé 90 ans, « Je crois que maintenant je commence à savoir dessiner ».

Entretien organisé par :
Paul Matharan et Philippe Chauveau
Propos retranscrits par :
Ermeline Vindrinet et Philippe Chauveau

Une réflexion au sujet de « La vie comme elle va! Exposition Michel Iturria »

  1. Pour info, devant son succès, l’exposition est prolongée à la mairie et également à la Prison des Evêques, jusqu’au 20 juillet.

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